mardi 8 février 2011

agapê

 Grey's Anatomy, ennième saison, quarante et unième minute. Serait-ce des larmes qui me montent aux yeux? Non je ne veux pas y croire. Il faut me départir de ce sentimentalisme. Enfin, vraiment, les séries américaines, si chères à nos heures perdues, arriveraient-elles, finalement, à décrire des sentiments que nous sommes bien rares aujourd'hui à ressentir et surtout à exprimer?
Comment expliquer notre gentille schizophrénie, ces je t'aime-moi non plus, envers ces séries où les relations humaines se décortiquent selon le maillage de vases clos édulcorés?
J'ai eu, il y a quelques jours, un cours sur les différents ordres qui stratifient l'ordre global, et visent à cette justice dont on se gargarise de tous côtés, et qui résiste si peu à notre real politik. Il semblerait bien que notre ordre ultime soit celui de l'amour, cet amour que par eurocentrisme nous tendons à assimiler à notre amour chrétien, à l'agapê. 
Amour ultime pour ordre ultime, eros et philia mis de côté, ce n'est pas mon propos, aujourd'hui, de détailler les distinctions sémantiques, philosophiques et sociales qui existent entre ces trois amours. Précisons simplement, qu'eros correspond à l'amour charnel, au désir qui disparait une fois assouvi et que philia correspond à notre amitié, fraternité humaniste du "bonheur de l'existence de l'autre" (dixit le professeur émérite).
Ce n'est pas mon propos, en outre, car il s'avère que ces trois formes d'amour se retrouvent, sinon également, du moins globalement dans l'objet premier de mon poste: nos si appréciés soap operas (pour les meilleurs d'entre eux).
Que dire donc de cette mise en image de ces fondements des relations humaines? Il serait un peu ridicule de prétendre à une conscience affirmée des créateurs de séries, d'un désir d'articuler leurs travaux sur cette prospection philosophique. Ce qui m'intéresse, plus justement, ce sont nos sentiments si partagés face à ces démonstrations.
J'ai déjà évoqué, dans un précédent article, la question du ridicule, et de la désarticulation des mondes de représentation de chaque individu, dont les décalages provoquent l'incompréhension qui mène à ce sentiment de ridicule. Notre cynisme sceptique face à ces scénarios bien pensants, où sacrifice et patience sont parties intégrantes de la relation amoureuse, n'est-il pas qu'une manière comme une autre de traduire une aspiration.  Le ridicule que nous attribuons à ces représentations -qualifiées à juste titre d'idéalistes- ne doit-il pas à la conscience que nous avons aujourd'hui, de notre incapacité à matérialiser notre amour par des actes désintéressés.
Il existe encore des gens pour qui le bonheur de l'autre reste une réalité prioritaire, et la chance veut que j'ai le plaisir d'en connaitre. Cependant, n'est-il pas, pour la plupart d'entre nous, plus facile, et moins culpabilisant, d'aller chercher dans le divertissement des preuves de ce défaut de réalisation de cette philia et de cette agapê antiques?
Ce discours peut paraître très pessimiste et il semble s'appesantir sur des points noirs de notre société: nos incapacités à communiquer, à partager, à aimer. L'objet n'est pas tant de paraitre désabusée que de tenter de souligner cette ambiguïté d'aspiration entre ce que nous savons être le mieux, le bien; et notre faiblesse face aux contraintes et à cette désadaptation que suppose l'atteinte de cet amour moral.
L'homme parfait s'ennuie et la femme parfaite ennuie l'homme. L'inverse semble ironiquement moins vrai. Pourrait-on expliquer, toujours un peu cyniques, la propension supérieure de la femme à apprécier ces représentations idéalistes par cette plus grande capacité qu'elle a de se satisfaire de sa propre morale, de la croyance qu'elle a de sa propre habilité à atteindre cette agapê?
Aller plus avant me semble être un exercice d'équilibre trop périlleux. Je m'arrête à l'idée déculpabilisante que la réflexion philosophique, où qu'elle porte son objet, et quel qu'en soit son aboutissement, permet de soulager le poids de nos trop nombreuses -mais si petites- imperfections.

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