dimanche 10 juillet 2011

Le Club de Rome, quèsaco?

Je regardais un cours de Jean-Marc Jancovici sur l'énergie au XXIe siècle et, au détour de quelques graphes, celui-ci décide de poser une question à l'amphitéâtre: "Qui parmi vous a déjà entendu parler du Club de Rome?"; question à laquelle s'impose une réponse malheureuse: "personne".
JMJ est sidéré manifestement de cette jeunesse inculte. Etant moi-même face à la vidéo, je m'identifie à ces élèves et, bien sûr, si mes expériences m'ont amenée à entendre parler à de nombreuses reprises du Club de Rome et du rapport Meadows, si les grandes lignes de ce document reviennent à ma mémoire, je ne peux m'empêcher de faire le constat de ma propre inculture, ou plutôt de mon absence chronique de curiosité.
Combien sommes-nous à avoir accès à ces informations qui foisonnent et combien sommes-nous à nous contenter de ces bribes de connaissance qui nous parviennent, sans chercher à aller plus loin?

Ayant, du coup, fait quelques recherches, j'en profite pour transmettre ce que j'en ai retenu, et que, sans doute, plusieurs d'entre vous connaissent déjà. Je précise que cet article n'est qu'un petit résumé de nombreuses sources dont je cite certaines en mini-bibliographie à la fin.

En 1968, plusieurs industriels, intellectuels et représentants de différentes institutions se réunissent à l'Accademia dei Lincei à Rome pour demander à des scientifiques du MIT, majoritairement dynamitiens des systèmes, de modéliser (selon la méthode d'étude de la dynamique des systèmes) l'évolution du monde s'il devait demeurer tel qu'il est. Pour les deux principaux membres du Club, Aurelio Peccei (membre du conseil d'administration de Fiat) et Alexander King (scientifique et ancien directeur scientifique de l'OCDE), il s'agit de faire des prévisions, à long terme, sur l'évolution d'un certain nombre d'indicateurs (population, pollution, production...) compte tenu d'un postulat de départ de niveau de production, de croissance économique, d'évolution démographique, etc.
Ce travail a été effectué par une équipe dirigée par Dennis Meadows (ce qui explique son autre nom de Rapport Meadows & al.) et fut publié en 1972 sous le nom de "The Limits to Growth".

De nombreuses choses ont été dites sur ce rapport, et sur les conclusions qui auraient été tirées par les chercheurs, dont la plupart sont erronées et, n'ayant moi-même pas lu ce rapport, je vais essayer de n'évoquer que les informations qui me semblent tirées de sources fiables. 

-Le rapport établit que les réserves connues de pétrole de 1970 correspondaient à 30 ans de production.
Si cette affirmation ne signifie pas (comme nous avons pu le constater) que le pétrole disparaîtrait en l'an 2000, c'est principalement car l'évaluation des ressources fossiles réponds à une classification entre les réserves 1P -prouvées-, 2P -prouvées et probables-, 3P -prouvées, probables et possibles- qui permet d'amener à des résultats divergents quand à l'évaluation des ressources. Les réserves d'hydrocarbures ont augmenté depuis les années 70, du fait des découvertes qui ont eu lieu entre temps mais aussi de réévaluations successives des réserves probables, ainsi que du fait de l'innovation technologique qui permet d'avoir accès à des ressources qu'on pensait inaccessibles. Que ce report dans le temps soit amené à être indéfiniment renouvelé, rien n'est moins sûr.

-La croissance matérielle n'est pas envisageable indéfiniment; l'arrêt 'forcé' de la croissance impliquant une diminution brutale de la population ainsi qu'une dégradation des conditions de vie.
Cette conclusion est la résultante d'un modèle d'étude du système 'monde', organisé autour de nombreuses variables comme la surface cultivable disponible par individu, le capital industriel global et notamment de l'effet de la pollution, qui vient doubler l'action de l'homme sur son environnement. Ce modèle dans son ensemble est surement incompréhensible à la plupart des individus de mon espèce. Ce qui en revanche semble assez facile à imaginer dans un système clos, c'est que l'utilisation de ressources finies (même pour la partie 'renouvelable') est elle-même finie, les seules variables d'ajustement étant l'intensité avec laquelle nous les utilisons/transformons et l'efficience avec laquelle nous le faisons. Mais ces variables n'introduisent pas de possible infinité du processus pour plusieurs raisons.
Tout d'abord parce que l'amélioration de l'efficience (énergétique) de nos moyens de productions a été largement compensée par l'augmentation de l'intensité avec laquelle nous produisons (croissance liée à la démographie et à l'augmentation globale du niveau de vie). Ensuite parce que la notion de recyclage n'est pas un absolu infini mais seulement une sorte d'effet atténuateur de notre impact entropique. L'entropie, concept thermodynamique découvert par Rudolf Clausius, correspond -en gros- à un état de désordre de la matière. Toute production (dans notre cas) d'un bien se fait au moyen de transformations de la matière qui nécessitent et libèrent de l'énergie dans le système extérieur, créant du désordre et donc augmentant l'entropie globale du système. Or plus l'entropie est élevée, moins nombreuses sont les possibilités de transformation de la matière. Ce processus est, dans la nature, irréversible, car un retour à la situation de départ (refaire un arbre avec une table par exemple) nécessite un nouvel apport d'énergie (soit de l'objet lui-même: la table, soit du système extérieur). Dans le cas de la table et de l'arbre précisément, l'apport d'énergie devrait également se doubler d'un apport de matière (celle éliminée lors de la fabrication) mais ceci est un autre sujet. Le recyclage correspond ici à un essai du retour à la situation finale sans passer par la situation initiale (faire du papier à partir de papier sans repasser par la case 'arbre'). Le problème qui se pose alors est que l'entropie de l'objet 'papier' est bien plus faible que celle de l'objet 'arbre', du fait de la libération d'énergie qui a résulté des transformations successives. Refaire du papier à partir de papier nécessite donc un apport extérieur, apport qui se traduit par l'utilisation d'énergie, quelque que soit la source -charbon, nucléaire, électricité- utilisée. 
Le recyclage ne signifie donc pas un arrêt de notre consommation des ressources mais l'introduction d'une part de ressources manufacturées réutilisées dans un processus classique de production. Si on ajoute à cela que le produit recyclé a une entropie encore plus faible que l'objet à partir duquel il est fait, on arrive très rapidement à une impasse où recycler l'objet recyclé demande plus d'apport extérieur d'énergie que de produire à partir d'un bien naturel.

Cette explication est une digression par rapport à mon sujet initial, mais l'entropie est l'un des concepts fondamentaux qui permettent de mieux comprendre pourquoi il n'est pas suffisant de chercher uniquement à améliorer l'efficience énergétique de nos processus de production (amélioration limitée par définition) mais également à tenter de réduire notre consommation globale de biens (même recyclés) -ou à réduire le nombre d'individus sur terre, ce qui, sur le plan éthique et humain, paraîtra évidement pour beaucoup, la pire des deux solutions.
Je ne sais pas si cette question de l'entropie a été évoquée/utilisée par les chercheurs du rapport Meadows, dont le modèle fonctionne essentiellement sur des 'boucles de rétroaction' présentant les interventions (directes/indirectes, immédiates/différées) de différents paramètres interagissant les uns sur les autres, sur l'environnement et sur l'état des ressources naturelles.

La deuxième -mais principale- conclusion du rapport n'est pas une prédiction absolue (les chercheurs se sont fondés sur plusieurs scénarios indicatifs) mais anticipe, à un terme proche du début du XXIe siècle, une baisse importante des principales variables que sont (dans l'ordre chronologique indiqué dans le rapport): les ressources naturelles, le quota alimentaire, le produit industriel par tête, la pollution, et enfin la population. Toutes ces baisses (relativement rapides) sont précédées, pour chaque indicateur, d'une hausse toute aussi rapide, mis à part pour les ressources naturelles, hausse que nous sommes vraisemblablement en train de vivre depuis quelques dizaines d'années.
Cela signifie toute simplement une dégradation de nos conditions de vie (moins de nourriture, plus de pollution, un pouvoir d'achat réduit, une diminution des échanges de biens et de personnes...) avec pour conséquence, une augmentation du taux de mortalité global.

Un deuxième scénario est évoqué par le rapport, dans lequel ce n'est plus la pénurie des ressources naturelles qui est le premier élément de cette dégradation générale, mais l'augmentation de la pollution. Les ressources sont ici considérées comme relativement illimitées et non-contraignantes dans l'évolution de notre consommation et c'est l'augmentation de la pollution liée au rythme soutenu de notre production, qui entraîne la dégradation de notre environnement et finalement les mêmes évolutions que dans le 1er scénario.

Plusieurs scénarios sont ainsi développés (que vous pouvez notamment retrouver sur le blog de JMJ: http://www.manicore.com/documentation/club_rome.html) et je ne ferais que plagier ma source en les évoquant tous en détail.

Je n'irai pas plus loin dans cet article sur l'étude et la description du Club de Rome et du rapport Meadows car cela reviendrait également à reproduire -médiocrement- des discours plus complets qui ont déjà été énoncés. Pour en revenir simplement à mon interrogation première sur la renommée de ce Club et sur notre propension à l'indifférence intellectuelle, je ne peux espérer, pour mon article, mieux que d'être pour certains de mes lecteurs la porte d'entrée sur d'autres recherches.

Nul doute que j'aurai à l'avenir d'autres épisodes de réveil intellectuel (la chute n'est sans doute pas irréversible mais elle est très certainement itérative) et j'essaierai de vous faire partager mes interrogations.
Vale Tibi! (dixit un proche modèle intellectuel)




Biblio:


Factor four: doubling wealth - halving resource use : the new report to the Club of Rome

Par Ernst U. von Weizsäcker,Ernst Ulrich Weizsäcker,Amory B. Lovins,L. Hunter Lovins


La décroissance. Entropie - Écologie - Économie (1979)
Par Nicholas Georgescu-Roegen. 


http://fr.wikipedia.org/wiki/Entropie (et pour les scientifiques: http://www-ipst.u-strasbg.fr/cours/thermodynamique/princip2.htm )

2 commentaires:

  1. Je crois, après ma lecture du blog de JMJ, que le rapport Meadows, s'inscrit plus dans la notion de milieu intérieur décrit par Claude Bernard pour tenter d'expliquer la physiologie humaine que dans les principes de la thermodynamique qui ne constituent pas une approche assez fine de l'évolution du monde. On peut considérer le monde comme un milieu intérieur et pour que le monde soit en bonne santé, il faut que les variables ne s'écartent pas trop d'une valeur normale. En dépassant une valeur seuil on se trouve dans l'état de maladie qui peut aboutir à la mort. Or dans le corps humain, l'évolution d'une variable est régulée positivement et négativement par les autres variables ; ce qui peut rappeler les boucles de régulation décrites dans ce rapport entre la population, la pollution, etc.
    On peut comparer une augmentation importante de la population à une tumeur. Dans le corps humain une tumeur ne peut croître indéfiniment sans favoriser le développement de vaisseaux sanguins pour augmenter l'apport des nutriments au détriment d'autres organes. Or les nutriments ne sont pas inépuisables. Si le réseau sanguin n'arrive plus à lui fournir assez de nutriments la tumeur se nécrose.
    Je crois que le monde tend à s'autoréguler de manière inconsciente et que les modèles prédictifs qui prévoient un éloignement marqué de la valeur seuil n'ont qu'une probabilité faible de se réaliser.
    J'ai eu l'impression que ces modèles ne prenaient guère en compte l'adaptabilité humaine ou alors sous un travers excessif et radical qui est éloigné de la réalité.

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  2. Autant je partage les conclusions et la finalité de ton article : la nécessaire réduction de nos dépenses énergétiques, voire même peut-être le besoin global de décroissance de nos consommations ; autant je suis vraiment perplexe quant aux arguments qui sont utilisés pour y parvenir.

    C'est un extraordinaire exercice intellectuel pour des scientifiques que d'essayer de modéliser l'avenir (ce qui a dû bien les exciter durant toute la préparation du rapport) mais cela ne peut donner un résultat qui n'a pas plus de chance de se produire que celle que j'ai de gagner au loto samedi prochain. Ces études de dynamiques des systèmes sont de fantastiques problèmes pour mathématiciens (fantastiques car ils n'ont pas de solution) et servent à justifier certaines dépenses somptuaires en super-calculateurs informatiques (quand j'étais à Polytechnique nous avons un Cray-2 pour traiter ces mêmes questions). Pour simplifier, la dynamique des systèmes c'est de la météo : on sait prédire le temps qu'il fera demain, voire jusqu'à 5-10 jours avec une bonne probabilité, mais à un mois c'est déjà un problème insoluble - alors dire le temps qu'il fera dans 30 ans...

    Enfin, je suis aussi et toujours étonné par l'habitude qu'ont les écologistes de tout ramener à des problèmes de thermodynamique et notamment au deuxième principe qui définit la notion de processus irréversible et d'entropie (bizarrement on parle moins du premier principe, celui de la conservation de l'énergie). Ces principes qui sont bien compris et démontrés en systèmes fermés sont appliqués à tout et n'importe quoi - et l'entropie qui est un concept très difficile à comprendre intuitivement est régulièrement invoquée pour expliquer que l'avenir ne va que dans un seul sens, et grosso modo, qu'on va se faire avoir... (btw l'arbre qui devient une table est bien un processus irréversible, mais ce n'est pas un processus entropique).

    Bref, réduire nos dépenses énergétiques, trouver de nouvelles solutions pour la planète pour la laisser en bon état pour nos enfants : OUI
    dynamique des systèmes, entropie, thermodynamique de la planète : soyons sérieux !

    Laurent

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