dimanche 19 juin 2011

Conscience

L'écrivain est un être conscient. Conscient car il comprend le monde dans chacun de ses mots et le fait parvenir à nous, lecteurs ignorants. Je n'ai que rarement ressenti cet état extatique qui survient à la lecture de ces mots puissants qui nous éclaboussent. Peu d'oeuvre ont provoqué chez moi cette étincelle de conscience, ces détonations de langage; sorte de sursaut de connaissance. La puissance de certaines phrases nous rend incapable de faire autre chose et la prise de conscience, sinon douloureuse, est généralement bouleversante. L'apparition raisonnée du monde qui nous entoure nous fait soudain parvenir, au détour d'un tableau, d'une rime ou d'un dialogue romanesque, toute cette puissance, qui peut passer pour certains pour de l'érudition, mais qui, pour le poète n'est qu'un éclair soudain de l'inconscient révélé.
"Transformer en conscience une expérience aussi large que possible" écrit un jour Malraux. Nous sommes devenus des êtres d'action et l'idée "conscience" n'est que lacunaire et lapidaire. Du ressentir au repentir, l'écriture est la révélation de nos propres limites et de l'incapacité qu'ont beaucoup d'écrivains, amateurs ou plus, à faire de leur écriture une action. Henri Miller dans Le temps des assassins, développe et déplore la perte de cette faculté à agir en cohérence avec son écriture et à faire de ses actions le centre d'une oeuvre poétique consciente à la manière dont Malraux a pu maintes fois y parvenir.
L'écriture peut nous permettre un retour à la raison et on peut écrire pour exister. Mais il est trop facile de se détacher de la conscience de soi-même et de ne pas chercher l'existence au-delà de l'écriture. L'action seule réduit notre conscience à l'univers présent et fait de nous des êtres négligeables et médiocres; mais l'écriture sans existence n'est que rêve égocentrique. Nous sommes des générations d'inconscients et trop peu d'entre nous parviennent aux idées. De retour dans la caverne, il nous faut l'appui des anciens, ce devoir de mémoire que la lecture et la re-lecture de ceux qui nous ont précédés rend à la fois facile et titanesque.
Il me semble que nous n'expérimentons plus le monde, nous le subissons. Nous le subissons car nous n'avons plus de collectif. L'écologie pouvait nous permettre ce retour vers le commun car seul le commun nous permet l'expérience, il suppose la pensée de l'autre, sa prise de conscience. Malheureusement nous avons bannis de nos valeurs l'esprit communautaire et la mort devient ingrate car elle n'est plus l'aboutissement par l'action de cette prise de conscience idéale. Ancrés dans le matériel, la mort devient la fin des idéaux que nous nous sommes trouvés.
J'aime Malraux, profondément, car à sa lecture, j'ai l'imperceptible sursaut de conscience de moi-même et de notre appartenance au monde. Ses mots, sur le papier, souvent jaunis de mes livres, m'ouvrent au monde plus que nombreuses de mes expériences, car c'est de ses mots que naissent ce sentiment d'humanité qu'il est facile d'oublier.
"Tout se créé par la soumission docile à la venue de l'inconscient" affirme Redon en sous-titre d'un de ses "Noirs". Elle n'est pas si facile, cette docilité à son autre moi, mais quand l'inconscient s'affirme, qui nous révèle des pensées profondes, alors seulement vient ce paisible sentiment de plénitude.
Je lis et je vis. Je revis.

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